Exposé et évaluation collective
J'ai une classe de sixième "troubles du langage", c'est à dire une classe dont les élèves ont été repérés au CM2 pour leurs difficultés à lire, et/ou à écrire, et/ou à mémoriser.
J'ai beaucoup de mal à adapter ma façon de travailler à ces élèves qui oublient d'un cours sur l'autre ce qu'ils ont appris, on du mal à travailler en autonomie et beaucoup de mal, bien sûr, à rédiger une phrase qui ait du sens. Comprendre une consigne, une question, rédiger une réponse qui corresponde à la consigne ou à la question... c'est dur.
J'ai essayé le wiki avec eux, à petite dose pour ne pas les perdre encore davantage. Le début a été difficile, mais utile : respecter la consigne (majuscule, minuscule, pas d'espace ni d'accent...) sous peine de gros message bien rouge, comprendre ce qui est demandé... beaucoup de séances très peu productives, surtout à cause de mes consignes trop complexes.
1ère étape :
Sur les dieux grecs, je leur ai demandé de présenter un des dieux de l'Olympe. Consignes simples :
- Se rendre puis se connecter sur le wiki (en fin de 6ème,ils savent déjà chercher le site du collège puis le lien vers le wiki. Impressionnant !)
- Sur sa page personnelle, créer un lien vers la page de son dieu (DieuMachin ou DeesseMachine)
- rédiger sur cette page une petite description du dieu :
1) mettre le nom en titre
2) Décrire sa famille
3) Dire de quoi il s'occupe (son domaine d'action)
4) A l'aide d'une recherche sur internet, trouver une histoire concernant cette divinité et la résumer simplement, pour que tout le monde comprenne.
Enregistrer !
Certains ont même mis des images, avec mon aide bien entendu.
2ème étape: en classe entière, avec le vidéoprojecteur, nous avons lu toutes les présentations
- j'ai proposé une grille d'évaluation sommaire (tous les éléments demandés figurent-ils ? y a-t-il beaucoup d'erreurs ? l'histoire est-elle recopiée d'internet ? facile à comprendre? L'orthographe est-elle correcte ? La grammaire ?)
- la classe a évalué chaque exposé en fonction des critères, les élèves volontaires pouvaient améliorer leur propre travail en suivant les suggestions de la classe, et les autres élèves ont pu aider également.
J'ai mis la note (ben oui, Christophe, je mets des notes ;-))) dans la moyenne.
Bilan ?
Sur le plan des apprentissages de "contenus", je ne crois pas que ce soit une réussite... beaucoup ne se souvenaient déjà plus la deuxième heure de ce qu'ils avaient vu la première. J'ai mis deux heuresà faire ce que je fais en trente minutes avec une autre classe.
Sur le plan des savoir-faire, c'est déjà mieux : ils commencent à comprendre l'intérêt de mettre en forme (majuscules, virgules) et de rédiger en français correct : sinon les camarades ne comprennent pas ce qui est écrit. Ils ont vu aussi qu'un copier-coller d'un site internet, ça n'est pas très discret (et j'ai pris soin de leur faire la démo du prof qui trouve la source grâce à google...).
Sur le plan de l'estime de soi, c'est pas mal non plus : tous avaient fait quelque chose, certains franchement bien réussi, et d'autres ont proposé de reprendre le travail au CDI. Ils n'auront pas à repartir de rien, c'est assez motivant ! *
Certains ont eu du mal au début à voir leur travail exposé, mais tous ont compris le sens de la note.
*Sauf que la première qui ait repris son travail a tout effacé... ;-( Cette démarche constructive sera comprise, un jour !!! ;-)

Caro de mon cœur !
J'ai un peu de mal avec ton histoire de wiki. Je ne sais jamais où je suis... Ah! une bonne carte !
Mais je n'écris pas ici pour me plaindre. Je lis ce qui précède et je remarque que le travail dont tu nous fais part demande aux élèves de correspondre à un désir du prof. J'aimerais être, d'ailleurs, plus renseigné et je me trompe peut-être du tout au tout. Mais notre boulot porte avant tout sur l'éveil et l'épanouissement de LEUR désir. C'est dire s'il est important dans cette histoire de Dieux grecs de justifier à tout moment pourquoi on travaille sur une religion en qui plus personne ne croit. Est-ce d'ailleurs une religion qui correspond à l'idée que tous ces jeunes se font de la religion ? La question "Connaissez-vous d'autres religions dans lesquelle Dieu a des défauts" pourrait être utile.
C'est aussi l'occasion de montrer qu'en permanance il y a queque chose derrière les choses. Pourquoi Athena nait-elle adulte et armée ? Pourquoi la chouette est-elle son animal fétiche ? Donneriez-vous un Colt à votre petit frère qui a deux ans ? Pourquoi les Grecs donnent une arme à un bébé (Eros) ? Etc...
Je te fais une grosse bise, tout à fait certain que les femmes sont un cadeau de tous les dieux (παν pan = tout, tous, et δορον = doron = cadeau => Pandora, la femme dans ce beau mythe).
A plus
Pedro
Très cher Don Pedro,
Que c'est agréable de lire tes commentaires à la fois charmeurs et intelligents. Tu es ma conscience de prof qui me titille pour me faire avancer...
A vrai dire je suis d'accord avec ta démarche de questionnement et de mise en perspective, que je pratique souvent mais, je l'avoue, rarement sur le chapitre sur la Grèce...Je n'en ai pas encore le réflexe, peut-être. Sûrement aussi parce que je n'ai pas la réponse à la plupart de ces questions, que la religion n'est pas ma tasse de thé, que la fainéantise me guette au coin de ce chapitre. L'an prochain donc, je t'utiliserai en ressource extérieure sur un certain nombre de chapitres que je n'arrive pas à enseigner parce qu'ils m'ennuient, parce que je n'en comprends pas l'intérêt. Je dis cela sans ironie aucune, tu me connais, quand on parle boulot je suis sans humour. ;-)
En revanche je ne vois pas en quoi le wiki empêcherait de mettre en place cette démarche, au contraire : imaginerais-tu que chaque élève prépare à la maison ce genre de question qui gratte (après un travail en classe sur la méthode de questionnement, bien sûr), l'inscrive sur le wiki pour que les autres puissent soit y proposer des éléments de réponse, soit reformuler la question. Cela permettrait même de faire travailler ensemble deux classes à distance !
Qu'en dis-tu, ô toi qui sais si bien chatouiller ma conscience et me faire devenir meilleure ?
Sur la leçon "La religion grecque"
Puisque les leçons sur la religion te font peur, allons droit au but.
Le "logo" des Chrétiens, la croix, est un bon point de départ.
La partie verticale symbolise la Loi, c'est à dire quelque chose qui nous dépasse (inutile d'employer le mot transcendance à ce niveau) mais sans quoi il n'y a pas d'humain.
La partie horizontale, d'épaule à épaule, montre l'Homme comme être de relation.
La religion renvoie donc, en accord avec une étymologie, au lien : avec les autres et avec ce qui nous dépasse, Univers, Dieu, les dieux, la conscience morale, le désir, le remord, l'inconscient, etc.
Prenant la croix comme signe de départ, je ne favorise pas les Chrétiens. D'abord parce que le Christ n'est sûrement pas mort sur une croix comme ça (difficile et inutile à faire ainsi) mais en forme de T, ensuite parce que la croix est reprise du "Ankh", signe de vie égyptien, qu'on voit dans les mains d'Isis et d'autres déesses, et que le tétragramme des Hébreux, YHWH, peut se lire ainsi.
Qu'on mette des formes et des noms divers sur ce sceau qui fait de nous des humains, dès qu'on en parle, dès qu'on le vit, on est dans la religion. Si un humain en sort, une sorte d'horreur s'empare de nous, qu'on ressent à un point insupportable dans les Bienveillantes de Jonathan Littell.
Cette structure fondamentale de l'être humain est abordable dans la leçon sur la religion grecque, qui ne peut donc être seulement une énumération plus ou moins pittoresque de Dieux et de Déesses. D'ailleurs, cette énumération nous amène à une première vérité : à travers la peinture des Dieux, c'est une des peintures les plus fouillées de l'âme humaine que l'on découvre.
Eros est un irresponsable adorable (normal pour un bébé !) qui tire sur n'importe qui (on l'a répété dans Carmen : "l'amour … n'a jamais connu de lois", et Brassens l'a dit plus crûment) et qui blesse (Voir Prévert, Histoires "Le tendre et dangereux visage de l'amour", repris dans Les visiteurs du soir de Marcel Carné). Mais qui se méfierait d'un bébé ? De plus, avec un irresponsable, tout le monde a sa chance… ☺
Athéna naît adulte et toute armée, car l'intelligence est, ou n'est pas. Les enfants de 6° s'imaginent souvent, à tort, moins intelligents que les adultes; ils ont seulement moins d'expérience. Cela n'a rien à voir avec l'intelligence, c'est à dire la capacité à résoudre un problème qui ne s'est jamais posé auparavant. Pour bien nous le montrer, les Grecs lui adjoignent une chouette… qui voit la nuit, comme les élèves penchés sur un problème de math voient tout à coup la solution dans un éclair miraculeux. Wim Wenders a bien montré cela dans les Ailes du désir. Un ange, invisible, vient poser sa main sur l'épaule d'un jeune dont immédiatement les traits s'épanouissent en ce sourire qui ne laissera jamais un prof indifférent : le sourire du "J'ai compris". Bien sûr, Athéna nous enseigne que l'intelligence est capable du meilleur, la paix et l'industrie, et du pire, la guerre et la destruction. Pour les Grecs, l'image de la dévastation, c'est les vergers d'oliviers (arbre d'Athéna) arrachés et brûlés par l'ennemi.
Pourquoi sommes-nous bien, avec les dieux grecs ? Pour la même raison que nous sommes bien devant le Parthénon, dont les colonnes ont les mêmes proportions que le corps humain (taille/longueur du pied). Pour cette absence de raison, les colonnes de béton qui soutiennent un pan d'autoroute ne peuvent fixer notre plaisir : faites par des pauvres en esprit qui ne peuvent concevoir que l'utilité de la fonction. Un jour, on parlera des messages subliminaux dans l'architecture du V° siècle.
Ce miroir qui nous est tendu est là pour notre éducation (ex ducere = nous conduire en dehors de notre petitesse, nous faire grandir) et notre plaisir.
Allons plus loin, dans les grands mythes. Ce mot, qui signifie récit, doit être précisé : le mythe est une histoire entièrement fausse-entièrement vraie : Œdipe n'a peut-être jamais existé, donc n'a jamais tué son père, et jamais épousé sa mère. Mais tous les garçons passent dans leur développement par cette phase où ils veulent se marier avec leur maman, la plus belle femme du monde. Cette phase peut d'ailleurs durer toute la vie, seulement dissimulée par un camouflage social, mais ressortant comme un "alien" sur le divan du psychanalyste.
Alors visitons les Enfers (Contes et légendes mythologiques, Pocket Junior, par exemple); voyons les souffrances sans fin de Tantale, de Prométhée, de Sysiphe, des Danaïdes.
Le Temps (chronos) est bien près de Cronos, le dieu qui dévore ses enfants, comme le temps, qui nous fait naître puis nous détruit.
Pour aller plus loin, c'est au regretté J.P. Vernant qu'on demandera aide et assistance.Son "Mythe de Pandore", conférence prononcée au lycée de Sèvres est pour moi un modèle du genre. Transcription fidèle à : http://tinhinane.mon-blog.org/index.php/2007/05/14/125125-le-mythe-de-pandore-jean-pierre-vernant-au-lycee-de-sevres
Pouvant se permettre ces vertigineux coups d'aile, Vernant nous entraîne vers la Bible : Pandora et Ève, quelles visions différentes !
A travers un survol forcément trop rapide puisqu'on ne conçoit chez nous, l'éducation qu'à travers un programme, un certain nombre de jeunes vont se construire en se réappropriant une partie de leur héritage humain. En faisant de l'Histoire on croit être dans le passé, alors qu'on est dans l'actualité personnelle la plus brûlante !
En tout cas j'aimerais t'en persuader, chère Caro, toi qui aimes ton métier et ton public.
Bisous
Don Pedro